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Poste (sous-)marine? Quand l’Atlantide a voulu rejoindre l’UPU

Image: série de timbres «Princesse Marie» – Collection privée de V. Schicker.
 
Une lettre inattendue envoyée en 1934 au Bureau international de l'UPU formulait une demande inhabituelle : l'adhésion de la « Principauté d'Atlantis », autoproclamée. Cet article historique retrace la tentative de J. L. Mott de créer un nouvel État et de rejoindre la communauté postale mondiale, révélant un épisode remarquable au croisement de la diplomatie, du mythe et de la philatélie.

« Je vous écris au nom d’un groupe demandant quelles sont les conditions pour devenir membre de l’Union postale universelle. Nous avons exploré quelques petites îles inoccupées à l’Est et à l’Ouest de l’isthme de Panama. […] Nous les revendiquons comme les ruines de l’Atlantide. […] Nous avons formé la Principauté de l’Atlantide, avons choisi un dirigeant et avons environ 25 000 personnes qui nous soutiennent, y compris des personnes importantes. » (Citation originale: " I am writing in (sic) behalf of a group asking what qualifications are necessary to become a member of the Universal Postal Union. We have explored certain little islands east and west of the Isthmus (sic) of Panama. […] we claim them as remnants of Atlantis […] We have organized under the name of Principality of Atlantis, acclaimed a leader and have now about 25 000 backers including prominent men." )

Voici le résumé d’un courrier expédié le 5 mars 1934 depuis New York par John L. Mott, à destination du Bureau international de l’UPU. Immigré d’origine danoise aux États-Unis d’Amérique, M. Mott a mené un projet unique en essayant de fonder son propre pays et gouvernement en revendiquant les prétendues ruines de la ville engloutie de l’Atlantide, décrite par Platon. Bien que l’UPU possède des archives permettant de reconstituer cette aventure, des recherches élargies ont permis de trouver des fragments d’information supplémentaires. D’après les sources à disposition, sa capitale – Odino – a été établie sur une île non identifiée au large d’Haïti, à moins de 480 kilomètres de Miami, Nassau et La Havane. Cependant, M. Mott revendique encore bien d’autres territoires: 14 îles réparties entre le Pacifique, les Caraïbes et l’Atlantique. Encore aujourd’hui, il semble que ces îles aient été au mieux mal identifiées, mais plus probablement inventées: « Halcyon », à 640 kilomètres au sud-ouest de la Californie, pourrait être une des îles Revillagigedo; deux îles au large de la péninsule du Yucatan sont mentionnées ainsi que trois îles proches de Cabo Verde.
 
À cette époque, les demandes d’admission étaient adressées au Conseil fédéral suisse, qui statuait sur la validité de la demande avant d’en notifier les membres de l’Union. À cet effet, la Légation suisse à Washington D.C. a pour mission de mener l’enquête sur cette nouvelle principauté, ainsi que sur M. Mott. Celui-ci a fait parvenir une série de documents, dont une constitution qui tient en une page et se termine par « Liberté de presse et de parole et franc-jeu », (Citation originale: "Free press and speech and fair play." ) révélant son projet pour lequel, paraît-il, des lignes de vapeurs s’organisent depuis la Floride, Cuba et les Bahamas. Son ambition est de créer dans cette principauté « sujette uniquement aux éléments de Neptune » (Citation originale: "Subject only to the elements of Neptune." ) un lieu ouvert aux touristes, explorateurs, scientifiques, artistes et commerçants, promettant sur l’île fictive de Goodwill Island un comptoir commercial exempté de tout impôt, ainsi que des expositions et foires internationales où les inventions, trouvailles d’expéditions et œuvres du monde entier pourront être exposées.

     
Image: (en haut à gauche) Constitution de l'Atlantide    Image (en bas à droite); Lettre originale de candidature de J.L. Mott
 
La façade s’effrite rapidement et révèle une idée rocambolesque d’utopie libertarienne difficile à légitimer. Effectivement, après une enquête de la Légation, il apparaît que l’adresse de New York n’est qu’un bureau loué mais vide, dont le propriétaire n’a presque jamais rencontré M. Mott. Lorsqu’il se présente en personne, la discussion révèle rapidement que le compte de 25 000 soutiens est loin de la vérité (moins d’un millier). En plus de cela, les « compagnies préparant des liaisons depuis la Floride et Cuba » se révèlent être… un simple bateau à voiles appartenant à M. Mott et qui n’est même pas en état de naviguer. Bien qu’il ne donne pas l’impression d’être un arnaqueur, mais au contraire convaincu du bien-fondé de son entreprise (la plupart des fonds investis le sont par sa fortune personnelle ou familiale), ces éléments viennent mettre en question sa santé mentale lors de ses entretiens – en plus de l’idée farfelue de retrouver l’Atlantide sur ces îles isolées non identifiables – et M. Mott se voit refuser son adhésion.
 
Mais il ne se décourage pas et, en 1936, il contacte le consulat suisse de la Nouvelle-Orléans, apportant cette fois des éléments nouveaux pour étayer sa demande: il possède non seulement une voiture immatriculée dans la Principauté d’Atlantis et autorisée à circuler sur le territoire américain, il présente également au consulat un passeport de la principauté visé par des consulats sudaméricains (à la grande surprise du vice-consul de Suisse à la Nouvelle-Orléans), des pièces de monnaies ainsi que des timbres destinés à être utilisés dans la principauté. Si ces derniers sont considérés comme des « timbres Cendrillon », ils n’en sont pas moins dignes d’intérêt, et pas uniquement pour les philatélistes. Il semble que deux visuels aient été créés, tous portant la mention « Atlantis »: une série de timbres rectangulaires à l’effigie de la « Princesse Marie » avec un fond de ruines et des roses des vents aux coins supérieurs, ainsi qu’un timbre en pyramide inversée représentant soit Poséidon, soit le « Prince Christen », au milieu d’une roue crantée surplombée d’ailes couronnées, avec la devise d’Atlantis rédigée en espéranto: « Serĉ, Kredi, Vidi » (explorer, croire, voir). La Princesse Marie est probablement la mère de M. Mott; il n’est donc pas impossible que l’autre dessin représente son père, le Prince Christen, sous les traits du Dieu grec de la mer. Les timbres affichent une unité monétaire de « skaloj », 100 skaloj représentant 1 « dalo ».
 
Malgré ces éléments nouveaux, la Principauté d’Atlantis se voit à nouveau refuser l’adhésion à l’UPU et à l’UIT, sonnant le glas de l’utopie qui aurait dû voir le jour au milieu des Caraïbes ou, comme l’a dit M. Mott, entre 0 et 160° de latitude ouest et entre les tropiques du Cancer et du Capricorne.

[Archives de l’UPU – Atlantis, 1934].